Les Juifs, vus comme une condition nécessaire

Kevin MacDonald


English version here

Article d’origine publié le 9 mai 2014

Cette vidéo de John Mearsheimer (également disponible dans nos archives video) discute utilement de la façon de se représenter l’implication juive dans la guerre d’Irak, ainsi que l’influence juive en général.

Le raisonnement est le suivant :

1. Les néo-conservateurs ont été la principale force poussant à la guerre.

2. Les néo-conservateurs sont un élément clé du Lobby pro-Israël. Ils sont “profondément dévoués à Israël” et impliqués dans tout un ensemble d’organisations pro-israéliennes telles que l’American Enterprise Institute, et l’Institut de Washington pour la politique au Proche-Orient.

3. D’autres composantes du Lobby pro-israélien, notamment l’AIPAC, étaient profondément impliquées aussi.

4. Les principaux groupes juifs figuraient aussi parmi les principaux partisans de la guerre. Mearsheimer cite un éditorial du Forward [NdT: un hebdomadaire juif] publié avant le 7 mai 2004 :

Au moment où le Président Bush essayait de faire accepter la guerre d’Irak, les plus grandes organisations juives américaines se sont ralliées à sa défense comme un seul homme. Déclaration après déclaration, les leaders de la communauté ont insisté sur le besoin de débarrasser le monde de Saddam Hussein et de ses armes de destruction massive. [L’éditorial poursuit en affirmant:] Certains groupes sont même allés plus loin, en avançant l’idée que déposer le dirigeant irakien serait un pas significatif pour apporter la paix au Moyen-Orient, et pour que l’Amérique gagne la guerre contre le terrorisme.

La tentative récente pour obtenir que les États-Unis bombardent la Syrie présentait un scénario similaire, où on a vu l’Anti-Defamation League, la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives Américaines (CPMAJO), et le Centre Simon Wiesenthal, soutenir la guerre (“Soutien général de la communauté juive organisée pour une intervention en Syrie“).

5. Les néo-conservateurs ont droit à l’indulgence de Mearsheimer sur la question de savoir s’ils pensaient vraiment que l’invasion de l’Irak aurait un effet positif pour les États-Unis (pour ma part, j’attribuerais leur position à la duperie délibérée ou à l’auto-duperie), mais il observe que d’après les néo-conservateurs, ce qui est bon pour Israël est bon pour les États-Unis, et vice-versa —un point de vue qu’il rejette (et qui heurte le sens commun).

6. Les néo-conservateurs ne pouvaient pas accomplir leur projet par eux-mêmes. Ils avaient besoin d’alliés, ce qui nécessitait un contexte approprié. Les attentats du 11 septembre ont pourvu à cela en apportant à la cause néo-conservatrice un soutien populaire et un soutien des élites (notamment avec Bush et Cheney). (Je pressens que la question intuitive “cui bono” (à qui cela profite) explique en grande partie pourquoi les Israéliens ont été soupçonnés d’être impliqués dans les attentats du 11 septembre, ou du moins, d’avoir été au courant à l’avance).

7. Les néo-conservateurs ont donc été des agents nécessaires, mais pas suffisants, de la guerre en Irak.

8. La guerre d’Irak n’a pas été une guerre juive. Les sondages indiquaient que les Juifs étaient moins favorables à la guerre que les autres Américains.

C’est exactement l’argumentation développée dans le livre The Culture of Critique—l’idée que les mouvements intellectuels et politiques juifs ont été nécessaires, mais pas suffisants pour provoquer le déclin de l’Amérique blanche. Extrait du chapitre 1:

[Ce qui est dit précédemment] n’implique pas que le judaïsme constitue un mouvement unifié ou que chaque branche de la communauté juive ait participé à ces mouvements. Il est possible que les Juifs constituent un élément prédominant ou nécessaire dans les mouvements politiques radicaux ou dans les mouvements intellectuels des sciences sociales, et il est possible qu’une identité juive marquée soit très compatible avec ces mouvements, ou même les facilite, sans que pour autant, la plupart des Juifs soient impliqués dans ces mouvements. Par conséquent, la question de l’impact global des influences juives sur la culture des gentils est indépendante de la question de savoir si tous les Juifs, ou la plupart d’entre eux, ont soutenu les mouvements qui visaient à modifier la culture des gentils.

Cette distinction est importante car d’un côté, les antisémites ont souvent présumé, de façon implicite ou explicite, que la participation juive à des mouvements politiques radicaux s’inscrivait dans une stratégie juive d’ensemble, qui incluait de riches capitalistes juifs, en même temps qu’une présence juive dans les médias, l’université, et d’autres domaines de la vie publique. Et d’un autre côté, les Juifs qui s’efforcent de désamorcer l’antisémitisme lié au rôle prépondérant joué par les Juifs dans de nombreux mouvements politiques radicaux ont souvent fait remarquer que c’est seulement une minorité de Juifs qui participe à ces mouvements, et que des gentils y participent également. Ainsi, par exemple, dans les années 1930 et 1940, la réponse standard de l’American Jewish Committee [Comité Juif Américain] à propos de la prédominance des Juifs dans les mouvements politiques radicaux consistait à faire remarquer que la plupart des Juifs ne sont pas des radicaux. Il n’empêche qu’à cette même époque, l’AJC avait entrepris des démarches pour s’opposer au radicalisme dans la communauté juive (voir par exemple, Cohen, 1972).[i] L’AJC reconnaissait implicitement que le discours assurant que les radicaux ne représentent qu’une minorité parmi les Juifs était peut-être vrai en effet, mais n’était pas pertinent quant à la question de savoir si (1) une forte identité juive est compatible avec ou facilite la participation aux mouvements politiques radicaux, (2) les Juifs constituent un élément prédominant ou nécessaire dans les mouvements politiques radicaux, et (3) les influences sur la société des gentils découlant de la prépondérance juive dans les mouvements radicaux (ou dans d’autres mouvements intellectuels juifs examinés dans ce livre) peuvent se concevoir comme une conséquence du judaïsme en tant que stratégie évolutive de groupe.

De même, le fait que la plupart des Juifs avant les années 1930 n’étaient pas sionistes, du moins ouvertement, n’implique pas que l’attachement à l’identité juive ne compte pour rien dans le sionisme, ou que les Juifs ne constituaient pas dans les faits une influence prépondérante sur le sionisme, ou que le sionisme n’a pas eu d’effets sur les sociétés des gentils, ou que certains gentils ne sont pas devenus d’ardents sionistes. Le radicalisme politique a été un choix possible parmi beaucoup d’autres ouverts aux Juifs après le siècle des Lumières, et il ne s’agit pas de suggérer ici que le judaïsme, après le siècle des Lumières, constitue un groupe monolithique unifié. Et donc, il est très pertinent pour le présent projet de savoir que les Juifs ont été plus enclins que les gentils à choisir des alternatives politiques radicales, et que les Juifs ont constitué une influence prépondérante dans certains mouvement politiques radicaux.

Si l’on applique l’analyse de Mearsheimer aux arguments développés dans le Chapitre 7 de The Culture of Critique, où les Juifs sont présentés comme une condition nécessaire ayant rendu possible la réorientation radicale de la politique d’immigration suite à la loi de 1965 sur l’immigration, alors on peut paraphraser comme suit. (Remarquez qu’il y a quelques différences par rapport aux arguments qui présentent les néo-conservateurs et la communauté juive organisée comme une condition nécessaire ayant rendu possible la guerre en Irak.)

1. Les organisations juives ont été la principale force en faveur du changement de la politique d’immigration.

2. Les organisations juives ont recruté des sympathisants non-juifs pour participer à leurs efforts. Comme l’observe Mearsheimer, il s’est passé la même chose avec le néo-conservatisme.”Du fait que les juifs néo-conservateurs constituent un très faible pourcentage de l’électorat, ils ont besoin de s’allier à des non-juifs dont les propres intérêts, réels ou apparents, s’accordent bien avec les intérêts juifs. Les non-juifs ont diverses raisons de s’associer aux intérêts juifs, y compris l’avancement de leur carrière, de proches rapports personnels ou des sentiments d’admiration envers certains Juifs, ou bien des convictions personnelles profondes” (voir ici, p. 12). Dans le cas de la politique d’immigration, certaines organisations juives comme l’American Jewish Congress [Congrès Juif Américain] ont monté de nouvelles organisations (par exemple, la Commission Nationale sur l’Immigration et la Citoyenneté) principalement composées de non-juifs favorables à l’immigration et à la fin des quotas nationaux favorisant l’Europe de l’Ouest.

3. Les organisations juives ont systématiquement confondu les intérêts américains avec les intérêts juifs. C’est à dire qu’elles ont présenté comme positif pour le pays dans son ensemble ce qui n’était que le propre intérêt des Juifs à ce que le changement de la loi règlementant l’immigration amène le pluralisme culturel et le déclin de l’Amérique blanche. De façon générale, tout comme les néo-conservateurs n’arrivent pas à distinguer en politique étrangère entre les intérêts américains et ceux d’Israël, les Juifs américains ne font pas non plus la différence entre ce qui est bon pour les Juifs et ce qui est bon pour le reste de l’Amérique.

4. Tout comme les efforts des néo-conservateurs ont échoué jusqu’à ce que le contexte change, la victoire des intérêts juifs dans le domaine de l’immigration est devenue possible parce qu’il y a eu un changement du contexte intellectuel – en l’occurrence, ce changement découle de la réussite des mouvements juifs intellectuels et politiques qui font l’objet des chapitres précédents de The Culture of Critique (l’anthropologie boasienne, l’École de Francfort, la psychanalyse, les intellectuels de New York). Comme l’a observé John Higham, dès avant la victoire finale de 1965, le point de vue boasien à base de déterminisme culturel et d’anti-biologisme s’était imposé comme le standard de la sagesse universitaire. Si bien qu’il “était devenu intellectuellement à la mode de rejeter l’idée qu’il puisse même exister des différences ethniques persistantes. Ce mouvement de réaction a privé la conscience raciale populaire d’une puissante arme idéologique” (58-59). Dans une déclaration de 1951 au Congrès, l’American Jewish Congress avait déclaré: “Les découvertes de la science obligent même ceux d’entre nous qui ont le plus de préjugés à accepter, aussi inconditionnellement que nous acceptons la loi de la gravité, que l’intelligence, la moralité et le caractère, n’ont aucun rapport avec la géographie ni avec le lieu de naissance “.

5. Ce travail d’influence s’est fait sans qu’un grand nombre de Juifs y participent ou en soient informés. Les mouvements intellectuels juifs étaient le produit d’un très petit nombre de Juifs dont l’influence a été amplifiée par l’influence juive et par la constitution d’un réseau ethnique juif dans le monde élitiste des médias et du monde universitaire. Tout comme la guerre d’Irak n’est pas exactement catalogable comme une “guerre juive”, on pourrait soutenir que le changement de la politique d’immigration des États-Unis ne doit pas être qualifié de “victoire juive.” Le pouvoir juif repose sur l’influence exercée sur les institutions d’élite (médias, milieux universitaires, Congrès) par des groupes organisés de Juifs, et non par l’ensemble de la population juive. La question reste ouverte quant à savoir si ces attitudes se retrouvent fréquemment dans la communauté juive en général.

Néanmoins, même s’il existe des preuves sérieuses qu’un nombre substantiel de Juifs se sont opposés à la guerre d’Irak, ce n’est pas aussi convaincant dans le cas de la politique de l’immigration. Alors qu’un grand fossé sépare les néo-conservateurs de la majorité des Juifs américains sur la question de l’Irak, on note au contraire que la politique libérale d’immigration reçoit le soutien de tout l’éventail politique juif (depuis l’extrême gauche jusqu’à la droite néo-conservatrice), sans parler de la communauté juive organisée dans son ensemble, et c’est le cas depuis le début du 20e siècle au moins.

Bien plus que la guerre d’Irak, les questions où il existe un consensus de la communauté juive américaine sont la politique d’immigration, et la conception de l’Amérique comme une nation fondée sur une proposition ou un contrat social, sans dimension ethnique ou raciale.

 


[i]. Comme indiqué dans le livre Separation and its Discontents (p. 261), l’AJC, en s’efforçant de présenter les Juifs comme s’ils n’étaient pas sur-représentés dans les mouvements radicaux, se livrait à un exercice de duperie, et peut-être d’auto-duperie. L’AJC s’était engagée dans des efforts intensifs pour changer l’opinion dans la communauté juive, en essayant de montrer que les intérêts juifs étaient mieux servis en défendant la démocratie américaine plutôt que le communisme soviétique (par exemple, en insistant sur l’antisémitisme soviétique et sur le soutien soviétique à des pays qui s’opposaient à Israël dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale) (Cohen 1972, 347ff).

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