La Judaïté importe-t-elle ?

English version: “Does Jewishness Matter?”

Article d’origine publié le 10 avril 2015

Il y a quelque temps, une mini tempête médiatique a éclaté à l’UCLA [Université de Californie – Los Angeles] au cours de la procédure de confirmation d’une étudiante juive à un poste au Comité Juridique du conseil des étudiants. L’étudiante s’est vu poser une série de questions pour déterminer si ses engagements juifs pourraient influencer son travail au conseil. Cela violait évidemment un grand tabou. Extrait du compte-rendu du New York Times:

“Étant donné que vous êtes une étudiante juive très active dans la communauté juive,” a déclaré Fabienne Roth, membre du Conseil de l’Association des Étudiants de premier cycle, en regardant Mme Beyda à l’autre bout de la salle, “est-ce que vous vous voyez garder un point de vue impartial ? ”

Pendant les 40 minutes suivantes, après qu’on se soit débarrassé de Mme [Rachel] Beyda, le conseil s’est enferré dans un débat pour déterminer si la religion et l’appartenance de cette dernière à des organisations juives, y compris son association d’étudiantes et le populaire club d’étudiants Hillel, signifiait qu’elle ne pourrait pas être impartiale sur les questions sensibles de gouvernance dont traite le conseil, l’équivalent de la Cour Suprême sur le campus.

D’après les étudiants et responsables juifs, cette discussion, consignée dans le procès verbal et enregistrée en vidéo, semblait faire écho aux questions, préjugés et stéréotypes qui visent les Juifs depuis des siècles à travers le monde — en particulier au sujet de leurs loyautés tiraillées.

Le conseil, réuni le 10 février, a d’abord voté le rejet de la nomination de Mme Beyda, car quatre membres s’y opposaient. Mais ensuite, à l’insistance d’un conseiller de la faculté qui a fait remarquer que l’appartenance à des organisations juives ne constituait pas un conflit d’intérêts, les étudiants ont réexaminé la question et admis la candidate au bureau à l’unanimité. …

“On n’aime pas agiter le drapeau de l’antisémitisme, mais dans ce cas, c’est différent,” a déclaré le rabbin Aaron Lerner, nouveau directeur général de la section Hillel à l’UCLA, à propos du vote contre Mme Beyda. “C’est de la bigoterie. C’est de la discrimination contre quelqu’un en raison de son identité”.

Le chancelier de l’université, Gene D. Block, a publié une déclaration dénonçant les attaques contre Mme Beyda. “Il est intellectuellement et moralement inacceptable de supposer que tout membre d’un groupe est forcément partial, ou motivé par la haine”, a-t-il dit. “Quand des stéréotypes blessants –quel que soit le groupe visé– sont brandis pour délégitimer les autres, nous nous sentons tous salis.”

Le distingué Dr Block, dont l’identité juive n’a sûrement aucun rapport avec sa déclaration, va bien au-delà de ce qui est prouvé en affirmant qu’on a supposé au cours des délibérations que “tout membre d’un groupe est forcément partial”. La raison évidente de ces questions est qu’il y avait un doute, pas une certitude. Toute personne saine d’esprit comprend bien que ce ne serait pas exactement une surprise si Mme Beyda laissait son identité juive influencer sa façon de voter sur de nombreuses questions, en particulier sur Israël et sur les controverses maintenant fréquentes à propos des activités du mouvement BDS [NdT: une organisation pro-palestinienne] sur le campus.

Et donc, il n’est pas surprenant d’apprendre qu’à l’arrière-plan se cachait justement la question du mouvement BDS, qui vise à couper les liens de l’UCLA avec Israël.

Il n’y a pas eu de mention explicite de la résolution en faveur du boycott, et du conflit qui en a découlé, mais d’après elles et plusieurs autres personnes, c’était quand même la question sous-jacente.

“L’habitude culturelle qui consiste à cibler Israël a conduit à cibler les étudiants juifs”, a déclaré Natalie Charney, présidente des étudiants de Hillel à l’UCLA. “Les gens disent qu’être anti-Israël n’est pas la même chose qu’être antisémite. Le problème, c’est que la sous-culture anti-israélienne où on s’en prend à l’État juif, et uniquement à lui, crée un contexte où il est acceptable de s’en prendre spécialement aux étudiants juifs “.

Donc, si BDS est actuellement un sujet controversé sur le campus, et s’il est prévisible que les étudiants juifs auront plus tendance à s’opposer à BDS du fait de leur identité juive et de leur dévouement à Israël, n’est-il pas raisonnable de l’interroger sur son adhésion à certaines organisations comme par exemple Hillel ? Malgré quelques dissonances apparues les temps derniers, Hillel s’est le plus souvent montré un ferme adversaire de BDS et a souvent cherché à bannir les intervenants favorables à BDS.

Pour les Juifs, se faire interroger sur ce qu’implique leur identité juive soulève un problème de fond. L’idée utopique de base est qu’il faudrait croire que chacun prend ses décisions en soupesant honnêtement les éléments d’information, sans se laisser influencer par son identité ethnique, religieuse ou autre. C’est évidemment utopique pour pratiquement tout le monde, même si les Blancs semblent plus enclins que les autres à considérer le point de vue d’en face (car leur tendance à l’individualisme facilite une représentation scientifique (c’est à dire objective) de la réalité, où les intérêts de groupe n’entrent pas en jeu).

Les Juifs ne font certainement pas exception à la règle. Ils ont souvent des points de vue qui découlent de leur identité juive. Dire le contraire est absurde. Mais cette prétention absurde constitue pourtant un élément fondamental de l’idéologie politiquement correcte d’aujourd’hui.

C’était d’ailleurs l’objet de la discussion à propos des mouvements intellectuels juifs dans La Culture de la Critique: Les motivations juives et l’engagement juif de leurs principaux acteurs n’ont jamais été discutés, et ces mouvements eux-mêmes ont été présentés comme scientifiquement valides et moralement supérieurs à la culture traditionnelle de l’Occident. Si bien qu’on invite les non-Juifs à considérer ces militants juifs comme des chercheurs désintéressés en sciences sociales, ou dans le cas des néo-conservateurs, comme des patriotes américains “comme vous et moi”. On nous invite à faire comme si ces militants juifs appartenaient à notre propre endogroupe [NdT: ingroup], avec tout ce que cela implique au plan psychologique.

Mais les mouvements intellectuels abordés dans The Culture of Critique ne sont bien sûr qu’une petite partie du problème. Un autre exemple qui revient souvent sur ce blog est la question de savoir si cela change quelque chose que les juifs dirigent Hollywood. L’ADL [NdT: nom d’une organisation “antiraciste”], bien sûr, insiste que cela ne change rien, tout comme cela ne change rien que Rachel Beyda appartienne à Hillel ou à une association d’étudiants juifs. Les opinions propres à ces milieux ne se distinguent sûrement pas de celles d’un échantillon de population pris au hasard. Ce sont de simples individus agissant en dehors de toute appartenance de groupe. Abe Foxman [NdT: directeur de l’ADL] le formulait ainsi: “les administrateurs, producteurs et financiers juifs sont soi-disant là-bas à Hollywood en tant que Juifs. Éh ben non !”. (Voir “Gary Oldman devient un paria). Mais les preuves sont écrasantes contre le point de vue de Foxman (un point de vue résumé dans l’article consacré à ce pauvre M. Oldman).

Comme le disait Steve Sailer dans son article récent à propos de Matthew Weiner, le producteur de la série Mad Men, “le ressentiment racial peut être un excellent aiguillon pour faire carrière. Regardez Matthew Weiner: c’est le fils d’un pionnier de la neurologie et d’une avocate ayant renoncé à sa profession pour se consacrer à son foyer, et pourtant il ne digère toujours pas que les Juifs aient été en position minoritaire à l’école de garçons de Harvard [NdT: un lycée privé de Los Angeles]. Le matin, il se lève et part au travail pour se venger de cet affront.”

C’est évidemment plus que cela. Il s’agit d’une hostilité à la culture majoritaire des années 1950 et du début des années 1960 telle que Mad Men la dépeint. C’était la dernière période de l’histoire américaine avant l’avènement de nos nouvelles élites hostiles, une période où les élites hollywoodiennes gardaient encore pour elles leurs ressentiments raciaux. On trouve beaucoup de films avec des thèmes proches de Mad Men —par exemple, tous les films qui parlent de  Joe McCarthy ; mon exemple préféré est  Pleasantville.

Désolé Abe. Le fait que les Juifs dirigent Hollywood importe beaucoup.

Les contextes où l’identité juive devrait être un sujet de discussion légitime sont légion. Imaginez le sentiment d’horreur si, par exemple, Elena Kagan avait été interrogée sur son identité juive durant la série d’audiences pour sa nomination à la Cour suprême.

Avocate Kagan, pourriez-vous nous parler de vos liens avec les Juifs ethniques au cours de votre carrière, et de la façon dont ces liens vous ont aidée à vous hisser à une place qui vous permet de postuler à la Cour suprême de justice ? Qu’en est-il par exemple de vos amis dans les professions du journalisme ?

Pouvez-vous nous éclairer sur le rôle de Larry Summers dans votre nomination au poste de doyenne de l’école de droit de Harvard, alors qu’il vous manquait les qualifications académiques normales ? Quel rôle ont joué vos connexions juives pour obtenir votre poste de stagiaire auprès du juge Abner Mikva et pour faire carrière à l’Université de Chicago ? (Voir le lien précédent.) (Et si je conduisais l’interrogatoire, je reconnais qu’il me faudrait beaucoup de sang-froid pour ne pas poser la question suivante: “J’avoue mon irritation en tant qu’universitaire, étant donné que l’enseignant moyen non titulaire dans une université de second rang a publié davantage que vous ne l’avez fait pendant toute votre carrière à l’Université de Chicago et à Harvard ; et pourtant on vous a considéré qualifiée pour être doyenne de l’école de droit de Harvard, et juge à la Cour Suprême des États-Unis. Pouvez-vous expliquer ce point ? “)

Pouvez-vous parler de l’influence que vous avez subie en grandissant au sein de la sous-culture juive radicale de New-York que vous avez décrite de façon si positive dans votre mémoire de fin d’études à Princeton ? Comment voyez-vous le lien entre l’identité juive et l’activisme politique de gauche chez les Juifs de la diaspora en Occident?

Pensez-vous que votre identité juive influencera votre opinion sur les sujets touchant aux préoccupations typiques de la communauté juive ordinaire, chez qui les attitudes politiques sont peu en phase avec l’Amérique blanche, et bien plus en phase avec la sous-culture juive radicale de votre jeunesse —immigration et multiculturalisme, liberté d’expression, pouvoir du gouvernement central, et contrôle des armes à feu ?

Mais naturellement, de telles questions à propos des Juifs de la vie publique sont complètement hors des limites acceptées. Un dernier exemple :

[Nous avons tous nos préjugés inconscients.] Les mouvements comme le Lobby pro-Israël prétendent le plus souvent promouvoir les intérêts de la société dans son ensemble, et non pas spécialement les intérêts juifs. Les néo-conservateurs comme Richard Perle formulent ordinairement leurs conseils politiques en termes de ce qui est le mieux pour les États-Unis. C’est ce qu’il fait malgré l’évidence qu’il a une forte identité juive, et malgré ses préoccupations juives typiques, telles que l’antisémitisme, l’Holocauste et le bien-être d’Israël. Perle se présente comme un patriote américain bien qu’il soit l’objet d’accusations crédibles d’espionnage pour Israël, bien qu’il ait rédigé des rapports pour des groupes de réflexion israéliens et des éditoriaux pour le Jerusalem Post, et bien qu’il ait entretenu en même temps des relations personnelles étroites avec les dirigeants israéliens….

Dans mon monde idéal, les éditoriaux de Jonah Goldberg et les conseils donnés par Paul Wolfowitz aux présidents et aux secrétaires d’état à la défense seraient précédés d’un avertissement: “Soyez prudents en écoutant mes conseils ou même en croyant ce que je dis à propos d’Israël. La tromperie et la manipulation sont des tactiques très courantes dans les conflits ethniques, si bien qu’il faut prendre ma prétention à être un patriote américain avec quelque scepticisme. Et même si je parle tout à fait sincèrement, il se trouve que je suis profondément attaché, sur le plan ethnique et psychologique, à Israël et au judaïsme. Les psychologues ont montré que ce type d’attachement profond est susceptible d’altérer ma perception des politiques qui risqueraient d’affecter Israël, sans que j’en sois conscient”.

Comme je l’ai noté dans La culture de la Critique, “beaucoup de Juifs impliqués dans les mouvements étudiés ici croient peut-être sincèrement que ces mouvements sont vraiment indépendants des intérêts spécifiquement juifs, ou qu’ils participent aussi à défendre les intérêts d’autres groupes que les Juifs. … Mais, comme le note [le théoricien de l’évolution Robert] Trivers (1985), les meilleurs illusionneurs sont ceux qui s’auto-illusionnent.” (“Le Lobby Pro-Israël et la Psychologie de l’Influence“)

C’est vrai que la judaïté importerait peu si les Juifs constituaient une élite dont les attitudes et les intérêts étaient similaires à ceux de la nation américaine traditionnelle. Le problème est que ce n’est clairement pas le cas.

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